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Tout savoir sur le flehmen chez le chat

  • 18 juin
  • 6 min de lecture

Le flehmen chez le chat

Je suis sûre que vous avez déjà observé cette grimace étrange – et même, avouons-le, un peu ridicule ! – que le chat adopte parfois face à une odeur.


Il renifle, s'arrête net, entrouvre la bouche, retrousse légèrement les lèvres supérieures et reste figé quelques secondes, l'air vaguement absent... comme s’il venait de capter quelque chose d’invisible pour nous.


Contrairement à ce qu'on pense généralement, il ne s'agit pas de dégoût. Ne le prenez donc pas personnellement si votre chat adopte ce comportement après vous avoir senti, vous ou vos affaires ! 😅


Cette expression, aussi comique soit-elle, porte un nom : le flehmen. Et derrière ce visage grimaçant se cache en réalité un système sensoriel sophisitiqué et un mécanisme biologique très utile.


Je vous dis tout dans cet article!


UN PEU D'HISTOIRE


Le mot flehmen vient de l'allemand et signifie littéralement "retrousser les lèvres". Il a été introduit dans la littérature scientifique en 1930 par le zoologiste allemand Karl Max Schneider, directeur du zoo de Leipzig et spécialiste des grands félins en captivité..


Pendant longtemps, le comportement fut observé sans être vraiment compris : on le rattachait vaguement à la perception des odeurs, sans en saisir la mécanique précise.


C'est l'essor de la neurobiologie sensorielle et des études sur les molécules sémiochimiques (communément appelées "phéromones"), à partir des années 1970-90, qui a permis d'identifier le rôle central de l'organe voméronasal dans ce processus... et de comprendre pourquoi votre chat fait cette tête en humant votre chaussette de sport !


Tête de chat qui adopte un comportement de flehmen


LE DOUBLE SYTÈME OLFACTIF DU CHAT


Pour bien comprendre le flehmen, il faut d'abord s'intéresser à l'odorat du chat, qui dispose en réalité de deux systèmes olfactifs distincts et complémentaires.


L'odorat "classique"


Le premier celui que nous partageons avec lui, mais en version bien moins performante ! est l'odorat dit principal, géré par l'épithélium olfactif. C'est lui qui capte les molécules odorantes volatiles présentes dans l'air.


Le chat possède un épithélium olfactif d'environ 20 cm², contre seulement 2 à 4 cm² chez l'humain, soit une surface de détection des odeurs jusqu'à dix fois supérieure. À cela s'ajoute une proportion du cerveau dédiée à l'olfaction sans commune mesure avec la nôtre.


L'odorat est au cœur de sa perception du monde : il s'en sert aussi bien pour chasser que pour repérer un danger, éviter une nourriture avariée, identifier ses congénères, communiquer avec eux, ou encore décrypter les marquages olfactifs de son environnement.


Les deux odorats du chat

L'organe de Jacobson


Mais ça n'est pas tout ! Le chat dispose d'un second sytème olfactif, tout aussi important et utile : le système voméronasal, aussi appelé "organe de Jacobson" du nom du chirurgien et anatomiste danois Ludwig Levin Jacobson qui l’a décrit dès 1813 – même si une première mention chez l'humain remonte à Frederik Ruysch, en 1703.


Situé à la base de la cavité nasale, juste au-dessus du palais, il ne capte pas les odeurs ordinaires, mais des composés sémiochimiques : des molécules qui se volatilisent peu dans l'air et nécessitent généralement un contact ou une très grande proximité pour être perçues.


Et c'est là que le flehmen intervient : c'est justement lui qui va guider les molécules vers cet organe. Le chat s'approche, flaire une odeur, la touche parfois avec le nez, puis entrouve la bouche en retroussant parfois légèrement les lèvres – et il peut même effectuer de petits mouvements de langue pour faciliter l’acheminement. Les molécules sont alors "aspirées" vers les petits conduits qui relient la cavité buccale aux orifices de l'organe vomérnosal.


L'organe voméronasal ou organe de Jacobson chez le chat

L'analyse des informations


Ensuite, les récepteurs de l'organe voméronasal envoient leurs signaux via le nerf voméronasal jusqu'au bulbe olfactif accessoire, une structure distincte du buble olfactif principal.


L’information est alors transmise vers plusieurs régions du système limbique, en particulier l’amygdale et l’hypothalamus, qui jouent un rôle central dans le traitement des émotions, des interactions sociales et de la reproduction.


C’est à ce niveau que s’opère l’interprétation de ces signaux : leur nature, leur pertinence et leur signification pour l’individu sont évaluées en fonction du contexte.



DANS QUELS CONTEXTES LE FLEHMEN PEUT-IL APPARAÎTRE ?


La communication entre chats


Le contexte le plus documenté et le plus connu du flehmen, c'est la communication intraspécifique.


Ses déclencheurs les plus courants sont les marquages des congénères. Notre cher chat domestique est en effet un grand communiquant, et même un vrai "marqueur sur pattes" ! De nombreuses glandes (faciales, podales, périanales, caudales...), mais aussi bien sûr les éliminations urinaires et fécales, lui permettent de déposer des molécules sémiochimiques dans son environnement.


Le flehmen est beaucoup utilisé dans le cadre de la reproduction chez le chat

Or ces dernières peuvent contenir une grande quantité d'informations : identité de l'individu, statut sexuel, état de santé, niveau de stress... Chez les mâles entiers en particulier, le comportement de flehmen est associé à l'identification des femelles sexuellement réceptives comme partenaires potentielles. C'est d'ailleurs chez eux qu'il est le plus fréquent et le plus marqué : un mâle entier peut "flehmener" de nombreuses fois par jour, notamment en présence de marquages urinaires ou lors de la période de reproduction.


Mais les femelles et les chats stérilisés y ont également recours, car l'organe voméronasal dépasse largement le seul cadre reproducteur.



Un rôle dans la gestion des conflits ?


Un aspect moins connu mais particulièrement intéressant : un organe voméronasal qui fonctionne mal ne perturbe pas seulement la perception des odeurs, il peut dégrader la qualité des relations sociales entre chats.



Le flehmen jouerait un rôle dans les interactions sociales entre chats

C'est ce que suggère une étude d'Asproni et al. (2016), qui s'est penchée sur les conséquences cliniques et comportementales d'une inflammation de l'OVN (appelée voméronasite) : sur 20 chats examinés en post-mortem, 70 % présentaient des lésions inflammatoires de l'organe voméronasal, et les auteurs ont observé une association entre cette atteinte et des comportements agressifs envers les congénères.


Autrement dit, un chat qui ne "lit" plus correctement les signaux chimiques des autres chats se retrouve, en quelque sorte, privé d'une partie du langage félin – et ce déficit de décodage semble favoriser l'agressivité intraspécifique.


Flehmen et odeurs inhabituelles


Si le flehmen est surtout décrit dans un cadre intraspécifique, il apparaît en réalité dans bien d'autres situations :

  • une paire de chaussettes portées toute la journée

  • un tee-shirt de sport fraîchement posé au sol

  • une caisse de transport revenue du cabinet vétérinaire

  • vos mains après avoir caressé un autre animal...


Toutes ces odeurs fortes, inconnues ou inhabituelles, peuvent inciter le chat à activer son système d'investigation olfactive pour récolter des informations.


Le flehmen n'est donc pas un signe de dégoût (ou un jugement sur votre hygiène !) mais simplement un moyen de se renseigner, voire de se rassurer.


Le flehmen face aux odeurs fortes ou inhabituelles : pourquoi mon chat fait une drôle de tête en flairant mes chaussettes ?


LE FLEHMEN N'EST PAS UNE EXCLUSIVITÉ FÉLINE


Nos chats ne sont pas les seuls à maîtriser l'art du flehmen, qui est en réalité répandu dans le règne animal et présent chez de nombreux animaux disposant d'un organe voméronasal fonctionnel :


  • les chevaux, chez qui il est particulièrement visible et spectaculaire, notamment chez les étalons

  • les lions, tigres et autres félins sauvages, qui l'utilisent dans des contextes similaires à leurs cousins domestiques

  • les bovins, cervidés et caprins, très souvent dans un cadre reproducteur

  • les éléphants, dont l'anatomie particulière impose une adaptation remarquable : faute de pouvoir retrousser les lèvres, ils utilisent leur trompe pour acheminer les molécules chimiques jusqu'aux conduits du palais.




CONCLUSION


Vous l'aurez compris, le flehmen remplit un rôle très précis et important pour notre compagnon félin. Ce comportement révèle un monde sensoriel que nous ne percevons pas – et honnêtement, c'est peut-être pas plus mal : je suis sûre qu'on aurait l'air bien plus ridicule que lui en faisant cette grimace ! 😅



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  • Asproni, P., Cianferoni, A., Verin, R., Mannucci, T., Sgorbini, M., & Altieri, S. (2016). Pathology and behaviour in feline medicine: investigating the link between vomeronasalitis and aggression. Journal of Feline Medicine and Surgery. PMC11112241.

  • Bradshaw, J.W.S., Casey, R.A., & Brown, S.L. (2012). The Behaviour of the Domestic Cat (2nd ed.). CAB International.

  • Salazar, I., & Sánchez Quinteiro, P. (2011). A detailed morphological study of the vomeronasal organ and the accessory olfactory bulb of cats. Microscopy Research and Technique, 74(12), 1109–1120.

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